Words By
Alberto Mediavilla

La Patagonie est un endroit intense. Intense à cause de son climat extrême et capricieux. Intense du fait de ses proportions sans commune mesure à la fois verticales et horizontales. Et intense à cause des expériences que l’on est amené à vivre là-bas.

Dans une atmosphère aussi intense, on peut difficilement savoir si le fait de revenir d’une expédition sans avoir atteint le but que l’on s’était fixé est réellement un échec.

Nous avons tenté cette expédition pour la première fois, il y a dix ans. Dès que l’on se retrouvait face au Marconi Pass et à l’immensité du champ de glace de la Patagonie du Sud, l’on n’avait d’autres choix que d’admettre que la mission nous dépassait. Cependant, c’est aussi à ce moment-là que je me suis réellement engagé à traverser cette mer profonde et glacée afin de voir l’océan Pacifique depuis le plus haut sommet des alentours : le volcan Lautaro.

Quelques années plus tard, j’avais une meilleure idée de l’endroit où j’allais et étant accompagné par un partenaire local qui avait une grande expérience de la région, je pensais que j’avais plus de chance d’y arriver. Mais, comme c’est souvent le cas en Patagonie, le mauvais temps nous a forcés à mettre un terme à nos plans, tandis que l’on avançait vers le sommet. Cette fois, j’avais la possibilité de réussir au moins la traversée classique entre le Paso Marconi et le Paso del Viento : je savais que ce serait une excellente expérience pour mes prochaines tentatives d’ascension.

Me revoilà donc à El Chaltén à la mi-octobre. Cette fois, mon ami José Allende m’accompagne. C’est sa première excursion en montagne en dehors des pics d’Europe dont il est originaire et en tant que photographe. Il m’a accompagné afin de réaliser la photographie de ses rêves : un cliché de la face ouest du Cerro Torre de nuit. Pedro Cifuente est avec lui : c’est un grimpeur en solitaire bien connu qui n’a pas été difficile à convaincre lorsque le nom de sa très chère région de Patagonie a été prononcé.

Le volcan Lautaro (3 623 m) est une montagne qui accueille rarement des visiteurs : bien que ce soit le point le plus haut du champ de glace de la Patagonie du Sud, c’est aussi l’un des endroits sur lequel il est très difficile de trouver des informations. Son éloignement et sa position, au nord-ouest du Marconi Pass (le point d’accès classique à la calotte glaciaire du sud de la Patagonie du côté de l’Argentine), font qu’il est souvent nécessaire de lutter contre des vents violents pour l’atteindre. Plus encore qu’ailleurs en Patagonie, les conditions climatiques sur ce sommet sont cruciales et au moins trois jours de beau temps sont nécessaires à la réussite de cette ascension.

À notre arrivée à El Chaltén, on nous dit qu’une période de trois jours de beau temps est rarement arrivée cette année. En fait, c’est l’une des pires années depuis bien longtemps. Durant les deux premières semaines à El Chaltén, le temps est à l’image du reste de l’année : de la pluie, du vent, avec quelques heures d’éclaircies qui nous permettent tout juste d’étirer nos jambes.

Tout change subitement lorsque la station météorologique commence à prévoir, à notre grand étonnement, une semaine entière de conditions stationnaires : du soleil et du calme. On a du mal à le croire et, pour en être certains, on décide de contacter un ami de l’Agence météorologique d’Espagne, qui nous confirme ces prévisions. Le jour suivant, nous partons avec notre équipement, de la nourriture et du gaz pour pouvoir passer 12 jours en pleine nature : de quoi tenir le coup dans le cas où les prévisions seraient erronées et que le beau temps ne durerait pas aussi longtemps que prévu. En Patagonie, le beau temps ne dure que rarement, donc cela nous semble être une sage décision !

Les deux premiers jours, lorsque nous devons grimper à plus de 1 000 m d’altitude pour accéder au champ de glace, nous avançons lentement à cause du poids de nos sacs à dos. Chacun de nos sacs pèse plus de 30 kg. Ce n’est pas ce que l’on peut appeler le « style alpin ».

Lorsque nous atteignons la pente du glacier, nous pouvons enfin mettre nos sacs dans nos luges et troquer nos chaussures pour des skis. En haut du glacier, le beau temps nous ramène en enfance : nous avons la sensation d’être à Disneyland, tandis que le Fitz Roy et le Piergiorgio nous accueillent avec un sublime coucher de soleil. À partir de là, 40 kilomètres nous séparent de la base du Lautaro ; c’est une journée interminable et quelque peu monotone qui nous fait réaliser de l’ampleur du défi qui nous attend.

Alors que nous nous dirigeons vers la base, nous rencontrons Emma et Jesse, un couple de Canadiens qui envisage, comme nous, de réaliser l’ascension du Lautaro, mais qui prévoit, contrairement à nous, de redescendre en ski. Nous nous déplaçons avec des skis de style nordique mais seulement pour l’approche. Ainsi, tandis que nous avons le même objectif, nos approches sont assez différentes. Ils décident de commencer l’ascension du sommet le matin suivant, tandis que nous attendons quelques heures afin de bien nous hydrater et de reprendre des forces. Nous nous préparons pour une longue journée, sachant bien que notre descente sera beaucoup plus difficile que la leur.

Après 11 heures d’escalade et 4 heures de descente, les Canadiens finissent par rejoindre le camp de base en milieu d’après-midi. Ils nous parlent d’une grande rimaye à mi-chemin, qu’ils ont traversée grâce à un pont de neige fragile, situé sur la gauche de la pente en montant et de l’autre côté en descendant. Ayant opté pour une descente en ski, ils l’ont rapidement traversée mais nous ont bien précisé que les deux côtés étaient très risqués. Tenant compte de leurs conseils, nous partons rapidement après le dîner, aux alentours de 23 heures. La pleine lune nous offre une bonne visibilité durant la première partie de la nuit et nous escaladons petit à petit, en évitant les crevasses initiales. Nous suivons les indications que les Canadiens nous ont données et nous dirigeons vers le côté droit de la pente, en nous attendant à trouver la fameuse rimaye. À ce moment-là, la pleine lune passe derrière le sommet et l’obscurité devient complète, le vent commence à se lever et la neige à tomber depuis les pentes au-dessus de nous, nous rappelant, par la force des choses, que nous ne sommes décidément pas à Disneyland.

C’est là que j’ai vu la crevasse obscure d’environ 20 mètres de large, fissurant la pente face à nous. C’était ce dont nos amis nous avaient parlé et c’était pire que ce que nous avions imaginé. Nous avons envisagé de traverser à l’endroit où ils étaient descendus, mais cela voulait dire passer beaucoup de temps sous un sérac menaçant qui portait encore les séquelles des récentes avalanches au niveau de sa base. Nous avons arrêté d’analyser la situation. À ski, les Canadiens avaient rapidement passé cette zone, mais sans eux, cela nous semblait trop risqué. Le cœur lourd, nous avons pris la difficile décision de faire demi-tour.

Ce genre de décisions est difficile à prendre, lorsque votre rêve est à portée de main. Pourtant, tandis que nous étions en train de descendre et que les premiers rayons de soleil commençaient à apparaître, le grondement des chutes de séracs qui se fit entendre nous conforta dans notre décision : nous avions fait le bon choix.

De retour au camp, Emma et Jesse nous reçoivent avec du café et des biscuits. Nous partageons le dernier « alfajor » de « La Chocolatería » que nous avions gardé pour le sommet. C’est une opération minutieuse mais, sans savoir comment, nous avons réussi à le partager en cinq morceaux !

Nous sommes fatigués et un peu déçus, mais l’expédition n’est pas encore terminée. Nous avons encore 80 km de champ de glace à parcourir avant d’atteindre le Paso del Viento. Encore deux jours en plein cœur des paysages les plus spectaculaires du monde, à profiter des plaisirs simples, comme celui de skier, de traîner une luge et d’admirer la vue de la face ouest du Cerro Torre. Mais toutes les bonnes choses ont une fin et lorsque nous quittons le glacier, nous remettons les affaires que nous avions mises dans nos luges sur le dos et l’accumulation de la fatigue finit par se faire sentir.

Nous passons encore deux jours pour réaliser la traversée du mythique Paso del Viento, sans un brin de vent, avant de rejoindre El Chaltén, tard dans la soirée. Tout le monde sort pour dîner et profiter du festival de la bière artisanale, mais nous, morts de fatigue, « bouclons la boucle » des 145 km que nous venons de parcourir en allant directement au lit !

Au final, je n’ai toujours pas vu l’océan Pacifique depuis le sommet du Lautaro, mais j’ai vécu les meilleurs moments de ma vie en montagne lors de cette tentative. José n’a pas non plus eu la photo de nuit dont il rêvait, à cause de la pleine lune, mais il est rentré à la maison avec des tas d’autres images spectaculaires qu’il a pu ajouter à son portfolio et qui ont été récompensées. Et Pedro ? Il est rentré avec les batteries rechargées et une nouvelle mission en tête : être le premier à traverser le Fitzroy en solitaire, désormais plus que jamais convaincu, qu’il préfère traîner un sac pour faire l’ascension d’un mur que d’en porter un sur le dos…

Réussite ou échec ? Je ne sais toujours pas. Mais est-ce que la tentative a valu le coup ? Absolument.